Tous les enfants qui prennent parti pour un parent contre l’autre sont manipulés et victimes d’aliénation parentale. Une généralisation hâtive, comme celle-ci, peut conduire à des préjugés et à des discriminations.
Lorsque à ce type de raisonnement fallacieux s'ajoute celui de la pente fatale, les conclusions obtenues font souvent froid dans le dos.
C'est en s'appuyant sur de tels sophismes que certaines personnes avancent que : tous les musulmans sont des fanatiques, tous les tsiganes sont des voleurs, tous les migrants sont des profiteurs, toutes les femmes sont des salopes, tous les hommes sont des violeurs.
« On n’a pas besoin du concept du syndrome d’aliénation parental pour penser l’hypothèse rare d’une instrumentalisation de l’enfant. Ce concept a une utilité principale : le déni de l’inceste. Avec le SAP, on est dans l’incapacité de voir la violence et il est impossible d’envisager l’existence d’un parent protecteur. »
- Édouard Durand -
Rapporté à cette dernière affirmation, nous pouvons admettre sans peine qu'un juge aux affaires familiales dispose d'un échantillonnage non négligeable de pères abusifs ayant invoqué le prétexte de l'aliénation parentale pour leur défense. Cette réalité peut certainement conduire ce juge à formuler l'hypothèse que tous les pères incestueux ont probablement tendance à utiliser le prétexte de l'aliénation parentale pour dissimuler et justifier leurs actes. Mais, de là à affirmer que tous ceux qui adoptent ce système de défense de l'aliénation parentale sont uniquement des pères incestueux, nous semble particulièrement exagéré. Si l'on comprend aisément qu'un tel juge, avec de telles convictions, puisse être conduit par extrapolation à nier l'existence même de l'aliénation parentale, il n'en demeure pas moins que son raisonnement est complètement boiteux.
Tout d'abord, on doute fortement que le juge en question ait eu des contacts, malgré sa propension à les avoir dans l'exercice de sa tâche, avec des dizaines de milliers de pères abusifs étant tous incestueux, lui permettant ainsi d'établir son jugement sans appel. Il suffirait par ailleurs que quelques mères abusives et incestueuses se glissent dans cet échantillonnage pour invalider sa conclusion finale, à savoir que seuls les pères incestueux invoquent l'aliénation parentale.
Le stade ultime de la généralisation hâtive conduit donc à la négation de la réalité ainsi qu'à des prises de décision favorisant l'intolérance et le rejet indiscriminé de toute autre possibilité, sous prétexte qu'elle n'a pas le droit d'exister. Avec cet état d'esprit, on comprend aisément qu'aucune personne sortant du cadre établi, qu'elle soit musulmane, tsigane, migrante, femme ou homme, ne trouve grâce aux yeux de celui qui la juge. Même si le rejet n'est pas toujours total, parce que celui qui tient ces raisonnements s'aperçoit soudainement de l'absurdité de sa position, il n'en demeure pas moins qu'il sera tenté en de nombreuses circonstances d'affirmer qu'il n'y a pas de fumée sans feu et qu'il aura tendance à valider ses idées fixes. La formation des opinions à ceci de fâcheux, par rapport à un avis scientifique reposant sur des faits avérés, qu'elle obéit à des mécanismes inconscients favorisant la consolidation des stéréotypes qui ont la vie d'autant plus dure qu'ils intègrent de manière quasiment automatique tout le bagage socioculturel du sujet. Autrement dit, il est compliqué de se défaire des mauvaises habitudes lorsque l'honnêteté intellectuelle n'est pas une notion cultivée avec tout le soin nécessaire qu'elle requiert.
Comme il est important de souligner que la plupart des musulmans, des tsiganes et des migrants sont sans nul doute des personnes tout à fait respectables, il est tout aussi crucial de prendre conscience que les stéréotypes de genre associés au biais de confirmation ne sont pas toujours exacts ou représentatifs de l'ensemble du groupe des hommes et des femmes.
La plupart des mères sont certainement dignes et honorables, comme le sont probablement les pères. Penser le contraire, nous conduit forcément à adopter des comportements très polarisés et clivants, qui non seulement ne permettent plus de saisir toute la complexité des situations rencontrées, mais nous empêchent, par la même occasion, de dégager des modèles fiables de comportements, puisque tout le monde est potentiellement apte à être classé péremptoirement dans une catégorie à blâmer et à exclure.
Si nous ne nous focalisons que sur des cas négatifs qui confirment nos convictions, nous risquons de passer à côté d'informations importantes qui pourraient nous faire changer d'avis et nous amener à prendre de meilleures décisions.
Redonner sa dignité à une victime de violence domestique (ou autre) consiste à s'occuper de son vécu unique avec toute l'objectivité requise et non à l'instrumentaliser pour soutenir un combat idéologique et politique.
Lorsqu'un tel agenda existe, n'y a-t-il pas le risque, pour ceux dont les motivations personnelles ne sont pas claires, de déposséder, peut-être sans le savoir ou le vouloir, les victimes de leur vécu et de se l'approprier afin de le couler dans le moule de leur propre combat ?
Certes, nous pourrions affirmer que ces relations d'aide aux victimes sont des démarches d'autant plus sincères lorsque les intervenants ont été immergés dans la même problématique, soit en leur qualité de victimes, soit en tant qu'observateurs directs, et qu'ils agissent par conséquent en toute connaissance de cause. Néanmoins, cette manière d'appréhender le problème de la violence domestique nous semble tendancieuse pour au moins deux raisons. La première est que toutes les victimes n'ont pas pour souci principal de défendre le combat de toutes les autres victimes, ni n'ont tendance à suivre cette voie pour surmonter leur propre souffrance. La seconde raison est tirée d'une simple constatation : ceux qui soignent le mieux le mal et la douleur ne sont pas obligatoirement ceux qui en ont été le plus affligés. Les meilleurs cancérologues ne sont pas nécessairement ceux qui ont eu des tumeurs cancéreuses. Les thérapeutes qui s'occupent des victimes de viols ne doivent pas forcément avoir vécu cette expérience traumatisante pour traiter leurs patients. Il serait au contraire tout à fait approprié de considérer que leurs soins pourraient être influencés de manière négative s'ils avaient tendance à faire des projections à partir de leur propre cas.
En réalisant des agendas dont ils ne mesurent pas tous les tenants et aboutissants, ces intervenants risquent de se muer en activistes aveugles pour des causes dont les tenants et aboutissants les dépassent. À partir du moment où ils collent des étiquettes réductrices à ceux qu'ils sont censés défendre ou combattre, ils créent des amalgames dangereux. En prétendant que tous les enfants, accusés d'avoir été manipulés par leur mère, ont été en réalité violés par leur père, ils écartent l'hypothèse plausible que chaque parent, dans une situation de divorce, puisse chercher à prendre son enfant à témoin afin qu'il s'aligne sur sa position.
En plaçant au même niveau des individus qui ont des expériences fort différentes dans des contextes ayant leur propre dynamique, nous doutons que ces intervenants soient à même de prononcer avec toute l'objectivité nécessaire sur l'existence et la gravité respective des abus incriminés. Par conséquent, il n'est pas exclu que leurs interventions finissent par desservir le besoin de reconnaissance et les intérêts des victimes qu'ils prétendent défendre.
En conclusion, la tendance, qui nous semble le plus préjudiciable pour traiter les problèmes d'abus au sein du couple et leurs conséquences sur les enfants nés de ces unions, est celle qui consiste à tirer des conséquences générales à partir de cas particuliers et d'un échantillonnage trop restreint de cas. Ces intervenants avancent des chiffres qui font certes froid dans le dos, mais en mettant l'accent, par exemple, sur le fait que 3 enfants dans chaque classe d'une vingtaine d'élèves subissent un inceste, ils oublient de mentionner que 17 enfants échappent à ce triste sort ! Assurément, cela représente une maigre consolation pour ceux qui sont fort justement préoccupés par cette problématique. Mais, il faut tout de même reconnaître que TOUS les élèves n'ont pas vécu cet enfer, puisque 85 % d'entre eux ont été épargnés.
De la même manière, juger que tous les parents qui accusent leurs ex-conjoints d'aliénation parentale sont des pédophiles incestueux, parce qu'un certain nombre d'abuseurs avec ce profil ont invoqué cette défense face aux accusations de violence sexuelle avérées dont ils ont été l'objet, nous semble particulièrement outrancier.
Extrapoler à partir de cette première généralisation et juger que ces menteurs étant des hommes, tous les autres hommes utilisant la défense de l'aliénation parentale dans le cadre d'une procédure en droit de la famille sont alors forcément des menteurs, et par conséquent des pédophiles, est le genre de pente savonneuse qui conduit à une situation dantesque, dont les conséquences, notamment au niveau de l'administration de la justice, peuvent être catastrophiques.
Que de tels raccourcis puissent couramment être utilisés par des employés du service public laisse pantois et dubitatif quant à leur capacité d'assumer leur rôle avec toute l'intégrité requise.
Même si l'on considère que la volonté de ces personnes est de tirer la sonnette d'alarme et de dénoncer des abus systémiques qu'ils vérifient à longueur de journée dans l'exercice de leur fonction, on ne manque pas de s'interroger sur le caractère approprié d'un tel alarmisme introduisant la peur et la méfiance au sein même des familles et sur l'effet préjudiciable que cela peut avoir sur les principales victimes, c'est-à-dire les enfants, élevés dans une telle atmosphère de suspicion généralisée.